
Il y a un an pratiquement jour pour jour, nous apprenions le décès de Laurent. Bien que cette éventualité n’ait pas été une totale surprise, apprendre la mort de son enfant laisse un profond sentiment de ratage et de culpabilité.
Ci-dessous les textes dits par Luciano, Valérie et moi le 22 septembre pour la cérémonie funéraire.
« Tout d’abord, merci à tous pour votre présence aujourd’hui.
Tu sais Laurent, ce n’est pas dans l’ordre des choses qu’un père enterre son fils. C’est ce que m’a dit Jo, Jo Colineau mon beau-frère. Il sait de quoi il parle, tout comme Jean, mon grand frère.
Mais tu n’as jamais aimé que les choses soient en ordre…
Tout avait plutôt bien commencé avec toi et Luciano quand nous sommes venus vous chercher à La Réunion. Je me souviens de ta détermination au moment de passer dans la zone d’embarquement à l’aéroport. Après un petit temps d’hésitation, tu avais fermement pris la main de ton petit frère pour aller en avant. Tu n’avais pas encore 5 ans.
Déterminé, tu l’étais à cette époque. Tu savais déjà très bien ce que tu voulais et aussi ce que tu ne voulais pas. Après les premières années passées à s’apprivoiser réciproquement, les choses se sont compliquées, et n’ont plus cesser de se compliquer. Tu as connu des périodes de gros creux dont tu ressortais à chaque fois grâce à une main secourable, et tu en as croisé beaucoup, car tu étais doué pour séduire et t’attacher les gens, au besoin en les manipulant un petit peu…
Tu avais pourtant tellement de talents : intelligence, physique, humour et séduction, curiosité de tout.
Vers 9 ou 10 ans tu m’avais demandé : « papa, si on mettait une grande barrière autour du monde, de tout le monde, qu’est-ce qu’il y aurait derrière la barrière ? ». Pas de réponse…
Une de tes grandes qualités était ton attention aux petits. Dès qu’un petit enfant était à la maison tu veillais sur lui pour que rien ne lui arrive.
Tu avais voulu être baptisé mais tu n’as jamais su ou voulu nous en expliquer la raison. Ça avait cependant été l’occasion d’une belle fête de famille.
Lorsque j’ai rencontré Valérie, elle bien-sûr, mais aussi toute sa famille vous ont accueillis, Luciano et toi. En particulier Mita et Roger vous ont tout de suite considérés comme leurs petits-enfants. Ils ont été les grands parents dont vous aviez été privés jusque-là.
Aujourd’hui tu les as rejoints, j’espère que tu as trouvé la paix auprès d’eux, de Paul et Jean-Yves, sans oublier René. A vous tous de veiller sur nous désormais… »
Henri
« Laurent,
Pour certains la vie débute et coule comme un long fleuve tranquille,
Ou un ruisseau calme pour les habitants des îles.
La nôtre débuta comme un drame,
Lorsque tous les deux nous échouâmes,
Livrés à nous-mêmes en pleine tempête,
Par ceux qui firent de nous des êtres.
Embarqués dans un vaisseau d’accueil,
Qui fût pour nous terre d’accueil,
Nous pûmes commencer à grandir,
Presque comme tous les enfants en devenir,
Au sein de cette famille particulière
Avec cependant plus de parents, de sœurs et de frères.
Un jour une nouvelle retentissante
Bouleversa notre situation existante,
Un bateau du nom de famille MARIÈS
Des membres à part entière,
De nous voulût faire.
A bord d’un avion nous prîmes notre envol
Pour atterrir en métropole.
Découverte de cousins, cousines, oncles et tantes
Au début quelque peu déroutante.
Mais nous nous sommes vite adaptés
A tout cet amour qui nous était donné.
Hélas au fur et à mesure de notre avancée,
A nouveau dans des tempêtes nous sommes plongés.
Un défaut d’un membre d’équipages
Laissa nos barques pleines de rayures et de bosselages.
Lorsque l’heure d’emprunter,
Son propre chemin fut arrivé,
Ces plaies, ces bosses non réparées,
Facilitèrent ton adhésion
À des démons de substitution.
Embrumé par ces addictions,
Qui voilant ta vision,
Te plongèrent dans les vicissitudes
Du tourment et de la solitude.
Tu ne pus remarquer
La flotte par laquelle tu étais entouré,
Prête à jeter ses grappins
Au moindre signe de ta main.
Aujourd’hui, ton esquif a coulé,
Mais je peux te certifier,
Comme un poète l’affirma
Non, mais jamais, au grand jamais,
Ton trou dans l’eau n‘se refermera
Cent ans après, coquin de sort
Tu manqueras encore.
Aujourd’hui tu pars,
Mais en chacun de tes neveux il y a de toi
Ce n’est donc qu’un départ,
Car ton histoire et toi ne disparaissez pas.
Au revoir mon frère, à jamais, au grand jamais, Je t’aime. »
Luciano
« Laurent, tu avais déjà 18 ans lorsque j’ai fait la connaissance de ton papa qui prenait soin de vous : toi et Luciano en papa solo. Lorsque nous discutions tous les deux durant cette période tellement violente pour vous qui faisait suite à une vie déjà bouleversée tu me répondais invariablement : « je ne sais pas », tu étais monsieur « je ne sais pas » et je voyais bien dans tes grands yeux, j’entendais bien dans ta voix toute douce que tu ne savais pas. Tu ne semblais être que ce grand vide immense que l’Amour tout aussi immense de ton papa n’a pu remplir, pas plus que toutes les bières, alcool, substance à boire et à fumer que tu as mis dans ton corps et dans ta tête en quantité inimaginable.
Lorsque l’aventure du Vietnam s’est dessinée , jusqu’à la dernière minute de l’embarquement nous n’avons pas su si tu serais des nôtres mais , cette année-là t’a révélé quelques surprises de taille (et probablement de très bons souvenirs) , dont, pas la moindre, celle d’avoir ton bac (il le fallait bien pour ne pas baisser l’imbattable taux des 100% de réussite du lycée français 😁 !) et je me souviendrai toujours de ton exploit pendant les périodes de révision dans votre chambre avec Luciano où tu es sorti regarder la pendule et t’extasier : « oh ! j’ai travaillé 1/4 d’heure !!!! » Pas facile déjà en ces temps-là de conjuguer tes talents et dons hors pairs avec tes fêlures…
Tu as tenté et rencontré de belles personnes tout au long de ton chemin qui ont mis tout leur cœur pour chasser tes démons (merci Michael, merci Amandine, merci à l’association un Tôit Kétanou, merci à tous). Tu as gardé ta douceur, ta gentillesse extrême, ton empathie dans nos échanges mais ton sourire magnifique a disparu.
Dans ton dernier message quand je t’ai demandé si tu avais des soucis particuliers tu as dit : « non, vous souciez pas ». Tu semblais fatigué de cette vie où tu n’as pas réussi à t’aimer mais tu peux maintenant t’envoler en paix dans les Poussières d’étoiles en grand prince que tu es. Que ta nouvelle vie soit plus douce et n’oublie pas que nous t’aimons. Au revoir et bisous… »
Valérie
« Laurent, mon cousin, mon cher cousin, parti bien trop tôt. Tu as connu deux grands chapitres mais seul du premier je peux parler.
Ces deux premières décennies, où l’on rit, je ne t’ai connu que dans des moments heureux.
Des vacances merveilleuses, la Corse où j’ai eu la chance d’être à vos côtés, à rigoler, à bien manger, faire des sorties en plongée…
Les vacances à Carnac, journées sur la plage, ou au Luna Park, les parties de foot, les bagarres amicales avec les petits cousins, les crabes dans les rochers, les sorties en bateau. Mais aussi nos conquêtes, dont certaines échangées.
Et puis ce virage, une bêtise commune, comme beaucoup pourtant, et là, perte de vue, le silence, mon cher cousin avec qui j’ai tant rigolé devient mon cousin oublié…, mon cousin du passé.
Que de regrets, je suis tellement désolé, cette impression qui me ronge de t’avoir abandonné.
Au revoir mon cousin, mon cousin que j’aimais, un jour j’en suis sûr, on se retrouvera. »
Nicolas
Cet été, nous avons dispersé ses cendres au large de la plage de Légenèse, où il reposera près de Jean-Yves, et où il pourra tirer par les pieds ses cousins et neveux pendant leurs baignades…